Impossible d’évoquer le tatouage sans parler des Leu. Comme son père, Filip Leu est passé maître de cet art ancestral pour devenir le tatoueur des tatoueurs! Né en 1967, il grandit en pleine vogue hippie, parcourt le monde et finit par poser ses valises à Sainte-Croix où il exerce son art au studio The Leu Family’s Family Iron, fondé par ses parents en 1982.
Quels souvenirs gardez-vous de la vie hippie menée par vos parents?
C’était une vie incroyable! Un soir tu dors dans une grotte, le lendemain tu joues avec des singes au Népal… nous étions en perpétuel mouvement. C’est un mode de vie qui donne une vraie liberté et une belle ouverture sur le monde. J’ai compris que pour s’entendre, il fallait juste s’écouter un peu plus.
Le tatouage est-il une affaire de transmission chez les Leu?
Petit, je n’étais pas très impressionné, je ne comprenais pas qu’on puisse se faire mal pour un tatouage. A 11 ans, j’ai voulu en avoir un pour m’affirmer et m’affranchir de l’enfance. Mon père m’a tatoué une petite étoile et, un mois plus tard, j’avais un deuxième tattoo. Le premier en signe de rébellion, le deuxième en signe d’affiliation! J’ai appris le métier avec mon père jusqu’à 15 ans, et nous avons fondé le studio à Lausanne. A 17 ans, je suis parti en «voyage d’études» pour rencontrer les tatoueurs du monde entier, avant de revenir un an et demi plus tard la tête remplie d’infos et de dessins. A l’époque, sans internet, c’était le seul moyen d’être au courant!
Comment avez-vous vu évoluer l’univers du tatouage?
Aujourd’hui, il n’est plus réservé aux seuls initiés, il est aussi plus personnel. Les gens viennent avec une idée précise d’un dessin et ne se contentent plus de la rose n°3 du catalogue! Mais la grande évolution, c’est le niveau de compréhension de l’art. Beaucoup de tatoueurs sortent des beaux-arts avec des dessins très pointus, hyper réalistes. Le problème est que leur durée de vie est très courte, car la peau est un matériau vivant qui évolue sans arrêt. Pour être durable, le dessin est primordial. Trop fin, trop détaillé, il devient flou avec le temps…
Le tatouage a-t-il le même sens chez les femmes que chez les hommes?
Pour moi, il est asexué. J’ai couvert des hommes avec des fleurs et de l’eau, et j’ai vu des femmes se faire tatouer des crânes et des dragons. C’est une démarche personnelle.
Pourquoi faire de son corps une toile vivante?
Je crois qu’il y a autant de raisons que de gens qui le font. Le tatouage est une déclaration, une affirmation de soi. Je me tatoue pour te dire: «Regarde-moi, je suis ça!» Le dessin en soi est dérisoire, c’est le geste qui est important. Même s’il est douloureux, on se sent victorieux de l’avoir fait, d’autant qu’il est permanent. Cet aspect durable en fait aussi la valeur…
Le pire qu’on puisse vous faire: un tatouage «bisounours » ou éphémère?
Je me suis fait tatouer par des enfants de 6 ans, alors le pire serait surtout de trouver de la place pour le faire!
1978: Se fait tatouer à 11 ans. «C’était comme un rite de passage entre l’enfance et celui que je voulais devenir.»
1985: Premier voyage au Japon. «Une culture à part qui a changé ma vision du tatouage.»
1990: Mariage avec Titine. «J’étais terrifié et franchement pas sûr d’être à la hauteur!»
2002: Disparition de son père. «Il m’a tout montré dans la vie, même comment mourir…»
2027: Vit à l’ère de l’intelligence artificielle. «En 2016, j’avais entendu un scientifique dire que les machines auraient des solutions aux problèmes des humains. Je suis content d’être là pour voir ça!»
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